|
" Je ne suis pas un musicien Cubiste, encore moins Futuriste
et bien entendu pas Impressionniste. Je suis un musicien sans étiquette
".
(F.
Poulenc) Refusant de se former " avec vos emmerdeurs "
(la " Schola Cantorum ", le Conservatoire…) F. Poulenc
va rencontrer à 15 ans Ricardo Viñes, pianiste catalan
qui non seulement le prendra comme élève mais lui
fera connaître Satie, Cocteau, Auric et défendra les
premières œuvres du jeune compositeur. Après la mort
successive de ses deux parents (1915 et 1917) Poulenc, grâce
à son oncle et à une amie d'enfance, va pénétrer
dans la vie artistique parisienne dans laquelle il s'évadera
de son drame familial.
A
la librairie " Aux amis des Livres ", il rencontre Paul
Eluard, Louis Aragon et André Breton. Il entend Apollinaire
réciter ses vers : " J'ai toujours dans l'oreille le
son si spécial de sa voix, mi-ironique, mi-mélancolique
", alliance du verbe et du son que l'on retrouvera dans la
prosodie admirable des œuvres vocales futures. Sa première
composition est une " rhapsodie nègre " où
la voix (sur un faux poème africain) a naturellement sa place.
La rhapsodie est rejetée par un professeur du Conservatoire
comme " infecte, inepte, une couillonnerie infâme… ".
Heureusement, Satie, le dédicataire, et le tout-Paris sauront
reconnaître le début d'une grande carrière.
Poulenc tourne le dos aux " passéistes " et est
admis dans l'avant-garde. Il fait partie du Groupe des Six (avec
Auric, Honnegger, Milhaud, Tailleferre et Durey), ensemble de musiciens
réunis non par un programme, mais par l'amitié et
des goûts communs - pour le cirque, le music-hall, le jazz,
la mélodie populaire et l'humour. C'est Stravinsky, dès
1919, qui aidera Poulenc à faire publier ses premières
œuvres. Farouchement indépendant, homme éclaté,
entre sa foi d'enfant et la spiritualité retrouvée
à l'âge de 37 ans, entre Monteverdi et Boulez, Couperin
ou le bal musette, Poulenc réalise sa propre unité
dans les jaillissement d'une musique à l'impact immédiat,
une musique qui chante, une musique humaine.
Il n'est pas étonnant alors que la " Voix humaine ",
l'instrument le plus charnel, portant la poésie la plus parfaite
de notre temps, ait constitué son domaine d'expression privilégié.
Dans ses mélodies, Poulenc révèle son véritable
don de la conduite des lignes vocales et de la prosodie. Maurice
Chevalier, Pierre Boulez et les surréalistes, Eluard, Aragon,
Apollinaire et Cocteau - ses principales sources poétiques
- se mêleront à Stravinsky et aux premiers polyphonistes
pour forger une personnalité qui saura opérer la synthèse
d'influences multiples pour développer un langage immédiatement
reconnaissable.
La
formule bien connue du critique Claude Rostand qui voyait en Poulenc
du " moine " et du " voyou " éclaire
les multiples facettes de ce compositeur dont la personnalité
est à l'image des contradictions du siècle. "Avant-hier,
jour de Pentecôte, en dépit de la grève des
transports et d'une chaleur torride, pas mal de personnes sont venues
chez Rosenberg entendre les 12 mélodies que j'ai écrites
sur les quatrains d'Apollinaire Le Bestiaire d'Orphée "
(F. Poulenc, lettre à Georges Jean-Aubry du 10 juin 1919).
Le 8 juin 1919, Léonce Rosenberg organisa dans sa galerie
d'art " L'Effort moderne " une matinée dédiée
à la mémoire de G. Apollinaire, qui était mort
de la grippe espagnole en 1918. Des " Hommages à Apollinaire
" furent lus par G. Auric, A. Breton, J. Cocteau, Max Jacob…C'est
au cours de cette matinée que fut crée " Le Bestiaire
", par Poulenc au piano et Jeanne Borel de l'Opéra-Comique.
Publié en 1911, Le Bestiaire d'Apollinaire venait d'être
réédité en 1918 et Adrienne Monnier, libraire
et grande amie de Poulenc, en avait adressé un exemplaire
au musicien qui avait choisi de mettre en musique douze des trente
poèmes.
C'est sans doute à la suite de cette première audition
que le compositeur, insatisfait et conforté par les conseils
de George Auric et de Raymonde Linossier, décida de ne retenir
que 6 des douze quatrains qu'il avait initialement mis en musique.
C'est au camp de concentration de Terezin, en Tchécoslovaquie,
que Robert Desnos avait écrit Dernier poème, pour
sa femme Youki. Le poète avait été déporté
comme résistant et il mourut du typhus le 8 juin 1945, peu
après la libération du camp. Ce poème est une
version abrégée d'un texte antérieur écrit
en 1926 Poèmes à la mystérieuse, publié
dans le recueil Corps et biens, en 1930. Poulenc mit le Dernier
poème en musique en décembre 1956 et le dédia
à Youki Desnos. Dans son poème Montparnasse (1912),
Apollinaire se met lui-même en scène, évoquant
son arrivée à Paris, venant de Rhénanie, dix
ans auparavant. Le même Paris de Picasso, Braque, Modigliani
etc., inspire aussi Poulenc, qui considérait cette mélodie
comme l'une de ses meilleures.
" C ", sur un texte de Louis Aragon, évoque les
jours tragiques de mai 1940, alors qu'une grande partie de la population
française s'enfuyait devant les armées d'invasion.
Dans cet horrible exode, le poète lui-même, aux Ponts-de-Cé,
près d'Angers, a traversé la Loire, remplie de voitures
versées et d'armes désamorcées, dans le total
désarroi d'une France délaissée. C'est sur
un ton d'extrême mélancolie et d'émouvante poésie,
comme celle d'une vieille romance, que le poète rappelle
ses souvenirs et inspire le musicien pour une touchante mélodie.
" C'est vraiment Eluard qui aura sorti de moi le meilleur "
aimait dire Poulenc, car il vouait une grande admiration à
ce poète " le seul surréaliste qui tolérait
la musique… toute son œuvre est vibration musicale". Nous avons
fait la nuit, sur texte de Paul Eluard est extrait d'un cycle de
9 mélodies intitulé Tel jour, telle nuit.
Banalités met encore une fois en musique des textes de Guillaume
Apollinaire. Ses " délicieux vers de mirliton , groupés
sous le titre de Banalités " enchantent Poulenc. Cette
série de 5 mélodies ne constitue en aucune façon
un cycle : les poèmes n'ont aucun lien entre eux, non plus
que la musique. Ces mélodies montrent tous les aspects que
peut prendre la musique de Poulenc pour traduire merveilleusement
la variété des poèmes d'Apollinaire. La Reine
de la nuit est extrait de La Courte Paille, un cycle de sept morceaux
sur des textes du poète belge Maurice Carême. Dès
sa parution en 1953, le "poète des enfants " avait
envoyé son recueil de poésies Volière à
Poulenc, alors occupé par la composition de son opéra
Les Dialogues des Carmélites. C'est donc seulement en 1960
que Poulenc revint spontanément aux poèmes de Maurice
Carême lorsqu'il eut l'idée de composer pour Denise
Duval des mélodies qu'elle pourrait chanter à son
petit garçon. A la célèbre soprano le compositeur
dédiera plusieurs des ses œuvres, comme il le fera aussi
avec le baryton Pierre Bernac, qu'il accompagne au piano lors de
la création de ses cycles de mélodies. Mais ce n'est
finalement pas Denise Duval qui créa La Courte Paille et
elle ne le chanta même jamais. La première audition
en fut donnée le 1er juillet 1962 par Colette Herzog et Claude
Helffer à l'abbaye de Royaumont.
*
* *
Elève
et ami de Saint-Saëns qui lui fait découvrir Schumann,
Liszt et Wagner, c'est comme organiste que Gabriel Fauré
fit ses débuts à Rennes (1866). Après la guerre
de 1870, on le retrouve titulaire à Saint-Honoré d'Eylau
et en 1877, maître de chapelle à la Madeleine. Parallèlement,
il est un hôte apprécié des salons parisiens
où son caractère, ses qualités pianistiques
et d'improvisation font merveille: il sera d'ailleurs fiancé
un temps à l'une des filles de la célèbre cantatrice
Pauline Viardot qui animait un salon réputé. En 1892,
Fauré est nommé inspecteur des Conservatoires; en
1896, il est titulaire du grand orgue de la Madeleine, puis succède
à Massenet comme professeur de composition au Conservatoire,
où il comptera de nombreux et prestigieux élèves
: Maurice Ravel, Nadia Boulanger, G.Enesco, etc.
A
partir de 1903, le compositeur est atteint de troubles auditifs
qui évoluent vers une surdité quasi totale, ce qui
ne l'empêche pas, lui qui n'était pas passé
par l'enseignement officiel du Conservatoire, d'en devenir le directeur
en 1905. En 1909, c'est l'Institut (Académie des Beaux Arts)
qui l'accueille en son sein. C'est un homme au faîte de la
gloire qui s'éteint en 1924, et à qui la patrie reconnaissante
accorde l'ultime honneur des obsèques nationales. L'œuvre
de Fauré est le lieu de malentendus tenaces : derrière
l'image stéréotypée d'un musicien de salon
" élégant, mièvre et on ne peut plus distingué
", se cache une personnalité vraiment originale.
Ayant assimilé d'abord le langage du romantisme, Fauré
apporte d'importantes innovations harmoniques à la musique
de son époque : l'époque qui " aperçut
Berlioz et connut Pierrot lunaire de Schoenberg ". Sans vouloir
s'enfermer dans la tonalité classique ou la modalité,
le musicien se forge un langage propre, d'une grande liberté,
mélange de tonal-modal. Sans ses audaces et celles de Chabrier
par exemple, l'œuvre de Ravel et Debussy serait incompréhensible
Le nom de Fauré est indissociablement lié aux mélodies
(Cinq Mélodies " dites vénitiennes ", La
Bonne Chanson, La Chanson d'Eve, Le Jardin Clos, Mirages…), aux
pièces pour piano et à la musique de chambre, dont
il est le véritable créateur en France. Mélodiste
de tout premier plan, sa musique se marie remarquablement aux poèmes
de Verlaine, Hugo, Jean de la Ville de Mirmont, Armand Silvestre...
La beauté de l'inspiration mélodique, les miroitements
de l'harmonie expliquent en partie la fascination qu'exerce l'œuvre
de Fauré. Ces jeux d'une extrême subtilité sont
au service d'une musique qui palpite, crie, chante ou murmure, mais
qui est avant tout vivante. L'art de Fauré, fait de grandeur
et de raffinement, se rapproche de celui de Marcel Proust, qui s'"
enivrait " de cette musique, comme l'écrivit un jour
à Fauré Proust, car leurs longues phrases sinueuses
et entrelacées, la constance des thèmes floraux sont
bien de l'art 1900. L'année 1894 est une année faste
pour la musique française : Debussy révèle
le Prélude à l'après-midi d'un faune et Fauré
achève son cycle de mélodies La Bonne Chanson op.61
- sur textes de Verlaine - compose Prisons et nous donne encore
deux œuvres essentielles de la littérature du piano, le Sixième
Nocturne op.63 et la Cinquième Barcarolle op.66. Verlaine
avait publié en 1870 son troisième recueil La Bonne
Chanson, d'un caractère plus personnel.
Peu d'œuvres dans l'histoire de la poésie française
sont aussi sincères et aussi émouvantes. Le poète
venait de se fiancer avec Mathilde Mauté de Fleurville et
son cycle évoque presque chronologiquement les événements
de sa vie depuis sa rencontre avec Mathilde jusqu'au mariage, avec
un enthousiasme d'amoureux et un mélange de sensualité
et de haute spiritualité, qui ne cachent pas cependant sa
peur des " mornes retours ", des errances anciennes ,
des retombées dans l'alcool ou dans la violence des passions.
Ces
expressions de " bonheur suprême ", d'" illusion
céleste ", ainsi que cette mélancolie qui verse
dans le cœur du poète " un vaste et tendre apaisement
" séduisent Fauré qui retient neuf des vingt-et-un
poèmes de Verlaine et publie ses mélodies en 1894.
Depuis quelques années, les relations du musicien avec sa
femme sont devenues difficiles et dans les années 1890-1896
Emma Bardac, femme du monde musicienne, inspire à Fauré
une véritable passion : c'est elle la muse de La Bonne Chanson.
L'œuvre était d'une trop grande liberté pour ne pas
scandaliser : Saint-Saëns furieux s'écria tout d'abord
: " Fauré est devenu complètement fou !.. ".
Dès avant sa création, le 20 avril 1895, à
la Société nationale, par Jeanne Remache et l'auteur,
une rumeur de désapprobation s'élevait des milieux
musicaux les plus avancés. Les auditions intimes données
par Mme Bardac avaient fait sensation. " Sais-tu que les jeunes
musiciens sont à peu près unanimes à ne pas
aimer La Bonne Chanson ? " écrit Proust à Lavallée
en juin 1894 […] " Mais cela m'est égal, j'adore ce
cahier " Dans ce cycle Fauré organise la matière
musicale d'une façon toute nouvelle, car l'unité de
cet ensemble n'est pas seulement littéraire, mais musicale.
On note des thèmes à retour qui, à la différence
des leitmotiv wagnériens, ne renvoient à aucune signification
précise, aucun moment du poème. Le plus souvent à
la partie de piano, d'une importance égale à celle
de la voix, le lyrisme de Fauré déborde de toutes
parts le cadre de la mélodie intimiste : il s'agit d'un véritable
expressionnisme musical.
Dans toute la carrière du musicien, La Bonne Chanson révélant
la face dionysiaque de l'art de Fauré, célèbre
une minute unique d'exaltation enivrée, due à une
communion parfaite de sa sensibilité avec ce qu'il y a de
plus secret et de plus pur dans l'âme du poète maudit.
Le musicien éprouve la même fierté de ce retour
à l'innocence originelle - qui a le goût de la pureté
et de la pudeur - et son œuvre, aujourd'hui encore, garde intacte
sa jeunesse et son originalité. (S.R.)
PROGRAMME
F. POULENC : " Le Bestiaire ", ou " Le Cortège
d'Orphée " (textes de G. Apollinaire) (1899 - 1963)
(Le Dromadaire - La Chèvre du Thibet - La Sauterelle - Le
Dauphin L'Ecrevisse - La Carpe) " Dernier poème "
(texte de R. Desnos) " Montparnasse " (texte de G. Apollinaire)
" C " (texte de L. Aragon) " Nous avons fait la nuit
" (texte de P. Eluard) " Banalités " (textes
de G. Apollinaire) (Chanson d'Orkenise - Hôtel - Fagnes de
Wallonie - Voyage à Paris - Sanglots) " La Reine de
cœur " (texte de M.Carême)
G.
FAURE : " La Bonne Chanson " op.61 (textes de P. Verlaine)
(1845 - 1924) Une Sainte en son auréole Puisque l'aube grandit
La lune blanche J'allais par les chemins perfides J'ai presque peur,
en vérité Avant que tu t'en ailles Donc, ce sera par
un clair jour d'été N'est-ce pas ? L'hiver a cessé
*" Ce concert de mélodies françaises est dédié
à Irène Joachim, Isabelle, Céline et Agnès
" (C. Mortagne)
|