Page d'accueil du Conservatoire Italien de Paris

Qui sommes-nous

Les cours

Les concerts

Les opéras de poche

La Baracca Barocca

Le Festival des Deux Mondes

Evenementiel

La salle de concert

Master class international

Concert Poulenc-Fauré

(Christophe Mortagne, Patrick Rouquet, Samedi 26 avril 2003)

 

" Je ne suis pas un musicien Cubiste, encore moins Futuriste et bien entendu pas Impressionniste. Je suis un musicien sans étiquette ".

(F. Poulenc) Refusant de se former " avec vos emmerdeurs " (la " Schola Cantorum ", le Conservatoire…) F. Poulenc va rencontrer à 15 ans Ricardo Viñes, pianiste catalan qui non seulement le prendra comme élève mais lui fera connaître Satie, Cocteau, Auric et défendra les premières œuvres du jeune compositeur. Après la mort successive de ses deux parents (1915 et 1917) Poulenc, grâce à son oncle et à une amie d'enfance, va pénétrer dans la vie artistique parisienne dans laquelle il s'évadera de son drame familial.

A la librairie " Aux amis des Livres ", il rencontre Paul Eluard, Louis Aragon et André Breton. Il entend Apollinaire réciter ses vers : " J'ai toujours dans l'oreille le son si spécial de sa voix, mi-ironique, mi-mélancolique ", alliance du verbe et du son que l'on retrouvera dans la prosodie admirable des œuvres vocales futures. Sa première composition est une " rhapsodie nègre " où la voix (sur un faux poème africain) a naturellement sa place. La rhapsodie est rejetée par un professeur du Conservatoire comme " infecte, inepte, une couillonnerie infâme… ".

Heureusement, Satie, le dédicataire, et le tout-Paris sauront reconnaître le début d'une grande carrière. Poulenc tourne le dos aux " passéistes " et est admis dans l'avant-garde. Il fait partie du Groupe des Six (avec Auric, Honnegger, Milhaud, Tailleferre et Durey), ensemble de musiciens réunis non par un programme, mais par l'amitié et des goûts communs - pour le cirque, le music-hall, le jazz, la mélodie populaire et l'humour. C'est Stravinsky, dès 1919, qui aidera Poulenc à faire publier ses premières œuvres. Farouchement indépendant, homme éclaté, entre sa foi d'enfant et la spiritualité retrouvée à l'âge de 37 ans, entre Monteverdi et Boulez, Couperin ou le bal musette, Poulenc réalise sa propre unité dans les jaillissement d'une musique à l'impact immédiat, une musique qui chante, une musique humaine.

Il n'est pas étonnant alors que la " Voix humaine ", l'instrument le plus charnel, portant la poésie la plus parfaite de notre temps, ait constitué son domaine d'expression privilégié. Dans ses mélodies, Poulenc révèle son véritable don de la conduite des lignes vocales et de la prosodie. Maurice Chevalier, Pierre Boulez et les surréalistes, Eluard, Aragon, Apollinaire et Cocteau - ses principales sources poétiques - se mêleront à Stravinsky et aux premiers polyphonistes pour forger une personnalité qui saura opérer la synthèse d'influences multiples pour développer un langage immédiatement reconnaissable.

La formule bien connue du critique Claude Rostand qui voyait en Poulenc du " moine " et du " voyou " éclaire les multiples facettes de ce compositeur dont la personnalité est à l'image des contradictions du siècle. "Avant-hier, jour de Pentecôte, en dépit de la grève des transports et d'une chaleur torride, pas mal de personnes sont venues chez Rosenberg entendre les 12 mélodies que j'ai écrites sur les quatrains d'Apollinaire Le Bestiaire d'Orphée " (F. Poulenc, lettre à Georges Jean-Aubry du 10 juin 1919).

Le 8 juin 1919, Léonce Rosenberg organisa dans sa galerie d'art " L'Effort moderne " une matinée dédiée à la mémoire de G. Apollinaire, qui était mort de la grippe espagnole en 1918. Des " Hommages à Apollinaire " furent lus par G. Auric, A. Breton, J. Cocteau, Max Jacob…C'est au cours de cette matinée que fut crée " Le Bestiaire ", par Poulenc au piano et Jeanne Borel de l'Opéra-Comique. Publié en 1911, Le Bestiaire d'Apollinaire venait d'être réédité en 1918 et Adrienne Monnier, libraire et grande amie de Poulenc, en avait adressé un exemplaire au musicien qui avait choisi de mettre en musique douze des trente poèmes.

C'est sans doute à la suite de cette première audition que le compositeur, insatisfait et conforté par les conseils de George Auric et de Raymonde Linossier, décida de ne retenir que 6 des douze quatrains qu'il avait initialement mis en musique. C'est au camp de concentration de Terezin, en Tchécoslovaquie, que Robert Desnos avait écrit Dernier poème, pour sa femme Youki. Le poète avait été déporté comme résistant et il mourut du typhus le 8 juin 1945, peu après la libération du camp. Ce poème est une version abrégée d'un texte antérieur écrit en 1926 Poèmes à la mystérieuse, publié dans le recueil Corps et biens, en 1930. Poulenc mit le Dernier poème en musique en décembre 1956 et le dédia à Youki Desnos. Dans son poème Montparnasse (1912), Apollinaire se met lui-même en scène, évoquant son arrivée à Paris, venant de Rhénanie, dix ans auparavant. Le même Paris de Picasso, Braque, Modigliani etc., inspire aussi Poulenc, qui considérait cette mélodie comme l'une de ses meilleures.

" C ", sur un texte de Louis Aragon, évoque les jours tragiques de mai 1940, alors qu'une grande partie de la population française s'enfuyait devant les armées d'invasion. Dans cet horrible exode, le poète lui-même, aux Ponts-de-Cé, près d'Angers, a traversé la Loire, remplie de voitures versées et d'armes désamorcées, dans le total désarroi d'une France délaissée. C'est sur un ton d'extrême mélancolie et d'émouvante poésie, comme celle d'une vieille romance, que le poète rappelle ses souvenirs et inspire le musicien pour une touchante mélodie. " C'est vraiment Eluard qui aura sorti de moi le meilleur " aimait dire Poulenc, car il vouait une grande admiration à ce poète " le seul surréaliste qui tolérait la musique… toute son œuvre est vibration musicale". Nous avons fait la nuit, sur texte de Paul Eluard est extrait d'un cycle de 9 mélodies intitulé Tel jour, telle nuit.

Banalités met encore une fois en musique des textes de Guillaume Apollinaire. Ses " délicieux vers de mirliton , groupés sous le titre de Banalités " enchantent Poulenc. Cette série de 5 mélodies ne constitue en aucune façon un cycle : les poèmes n'ont aucun lien entre eux, non plus que la musique. Ces mélodies montrent tous les aspects que peut prendre la musique de Poulenc pour traduire merveilleusement la variété des poèmes d'Apollinaire. La Reine de la nuit est extrait de La Courte Paille, un cycle de sept morceaux sur des textes du poète belge Maurice Carême. Dès sa parution en 1953, le "poète des enfants " avait envoyé son recueil de poésies Volière à Poulenc, alors occupé par la composition de son opéra Les Dialogues des Carmélites. C'est donc seulement en 1960 que Poulenc revint spontanément aux poèmes de Maurice Carême lorsqu'il eut l'idée de composer pour Denise Duval des mélodies qu'elle pourrait chanter à son petit garçon. A la célèbre soprano le compositeur dédiera plusieurs des ses œuvres, comme il le fera aussi avec le baryton Pierre Bernac, qu'il accompagne au piano lors de la création de ses cycles de mélodies. Mais ce n'est finalement pas Denise Duval qui créa La Courte Paille et elle ne le chanta même jamais. La première audition en fut donnée le 1er juillet 1962 par Colette Herzog et Claude Helffer à l'abbaye de Royaumont.

* * *

Elève et ami de Saint-Saëns qui lui fait découvrir Schumann, Liszt et Wagner, c'est comme organiste que Gabriel Fauré fit ses débuts à Rennes (1866). Après la guerre de 1870, on le retrouve titulaire à Saint-Honoré d'Eylau et en 1877, maître de chapelle à la Madeleine. Parallèlement, il est un hôte apprécié des salons parisiens où son caractère, ses qualités pianistiques et d'improvisation font merveille: il sera d'ailleurs fiancé un temps à l'une des filles de la célèbre cantatrice Pauline Viardot qui animait un salon réputé. En 1892, Fauré est nommé inspecteur des Conservatoires; en 1896, il est titulaire du grand orgue de la Madeleine, puis succède à Massenet comme professeur de composition au Conservatoire, où il comptera de nombreux et prestigieux élèves : Maurice Ravel, Nadia Boulanger, G.Enesco, etc.

A partir de 1903, le compositeur est atteint de troubles auditifs qui évoluent vers une surdité quasi totale, ce qui ne l'empêche pas, lui qui n'était pas passé par l'enseignement officiel du Conservatoire, d'en devenir le directeur en 1905. En 1909, c'est l'Institut (Académie des Beaux Arts) qui l'accueille en son sein. C'est un homme au faîte de la gloire qui s'éteint en 1924, et à qui la patrie reconnaissante accorde l'ultime honneur des obsèques nationales. L'œuvre de Fauré est le lieu de malentendus tenaces : derrière l'image stéréotypée d'un musicien de salon " élégant, mièvre et on ne peut plus distingué ", se cache une personnalité vraiment originale.

Ayant assimilé d'abord le langage du romantisme, Fauré apporte d'importantes innovations harmoniques à la musique de son époque : l'époque qui " aperçut Berlioz et connut Pierrot lunaire de Schoenberg ". Sans vouloir s'enfermer dans la tonalité classique ou la modalité, le musicien se forge un langage propre, d'une grande liberté, mélange de tonal-modal. Sans ses audaces et celles de Chabrier par exemple, l'œuvre de Ravel et Debussy serait incompréhensible Le nom de Fauré est indissociablement lié aux mélodies (Cinq Mélodies " dites vénitiennes ", La Bonne Chanson, La Chanson d'Eve, Le Jardin Clos, Mirages…), aux pièces pour piano et à la musique de chambre, dont il est le véritable créateur en France. Mélodiste de tout premier plan, sa musique se marie remarquablement aux poèmes de Verlaine, Hugo, Jean de la Ville de Mirmont, Armand Silvestre...

La beauté de l'inspiration mélodique, les miroitements de l'harmonie expliquent en partie la fascination qu'exerce l'œuvre de Fauré. Ces jeux d'une extrême subtilité sont au service d'une musique qui palpite, crie, chante ou murmure, mais qui est avant tout vivante. L'art de Fauré, fait de grandeur et de raffinement, se rapproche de celui de Marcel Proust, qui s'" enivrait " de cette musique, comme l'écrivit un jour à Fauré Proust, car leurs longues phrases sinueuses et entrelacées, la constance des thèmes floraux sont bien de l'art 1900. L'année 1894 est une année faste pour la musique française : Debussy révèle le Prélude à l'après-midi d'un faune et Fauré achève son cycle de mélodies La Bonne Chanson op.61 - sur textes de Verlaine - compose Prisons et nous donne encore deux œuvres essentielles de la littérature du piano, le Sixième Nocturne op.63 et la Cinquième Barcarolle op.66. Verlaine avait publié en 1870 son troisième recueil La Bonne Chanson, d'un caractère plus personnel.

Peu d'œuvres dans l'histoire de la poésie française sont aussi sincères et aussi émouvantes. Le poète venait de se fiancer avec Mathilde Mauté de Fleurville et son cycle évoque presque chronologiquement les événements de sa vie depuis sa rencontre avec Mathilde jusqu'au mariage, avec un enthousiasme d'amoureux et un mélange de sensualité et de haute spiritualité, qui ne cachent pas cependant sa peur des " mornes retours ", des errances anciennes , des retombées dans l'alcool ou dans la violence des passions.

Ces expressions de " bonheur suprême ", d'" illusion céleste ", ainsi que cette mélancolie qui verse dans le cœur du poète " un vaste et tendre apaisement " séduisent Fauré qui retient neuf des vingt-et-un poèmes de Verlaine et publie ses mélodies en 1894. Depuis quelques années, les relations du musicien avec sa femme sont devenues difficiles et dans les années 1890-1896 Emma Bardac, femme du monde musicienne, inspire à Fauré une véritable passion : c'est elle la muse de La Bonne Chanson. L'œuvre était d'une trop grande liberté pour ne pas scandaliser : Saint-Saëns furieux s'écria tout d'abord : " Fauré est devenu complètement fou !.. ". Dès avant sa création, le 20 avril 1895, à la Société nationale, par Jeanne Remache et l'auteur, une rumeur de désapprobation s'élevait des milieux musicaux les plus avancés. Les auditions intimes données par Mme Bardac avaient fait sensation. " Sais-tu que les jeunes musiciens sont à peu près unanimes à ne pas aimer La Bonne Chanson ? " écrit Proust à Lavallée en juin 1894 […] " Mais cela m'est égal, j'adore ce cahier " Dans ce cycle Fauré organise la matière musicale d'une façon toute nouvelle, car l'unité de cet ensemble n'est pas seulement littéraire, mais musicale. On note des thèmes à retour qui, à la différence des leitmotiv wagnériens, ne renvoient à aucune signification précise, aucun moment du poème. Le plus souvent à la partie de piano, d'une importance égale à celle de la voix, le lyrisme de Fauré déborde de toutes parts le cadre de la mélodie intimiste : il s'agit d'un véritable expressionnisme musical.

Dans toute la carrière du musicien, La Bonne Chanson révélant la face dionysiaque de l'art de Fauré, célèbre une minute unique d'exaltation enivrée, due à une communion parfaite de sa sensibilité avec ce qu'il y a de plus secret et de plus pur dans l'âme du poète maudit. Le musicien éprouve la même fierté de ce retour à l'innocence originelle - qui a le goût de la pureté et de la pudeur - et son œuvre, aujourd'hui encore, garde intacte sa jeunesse et son originalité. (S.R.)

PROGRAMME

F. POULENC : " Le Bestiaire ", ou " Le Cortège d'Orphée " (textes de G. Apollinaire) (1899 - 1963) (Le Dromadaire - La Chèvre du Thibet - La Sauterelle - Le Dauphin L'Ecrevisse - La Carpe) " Dernier poème " (texte de R. Desnos) " Montparnasse " (texte de G. Apollinaire) " C " (texte de L. Aragon) " Nous avons fait la nuit " (texte de P. Eluard) " Banalités " (textes de G. Apollinaire) (Chanson d'Orkenise - Hôtel - Fagnes de Wallonie - Voyage à Paris - Sanglots) " La Reine de cœur " (texte de M.Carême)

G. FAURE : " La Bonne Chanson " op.61 (textes de P. Verlaine) (1845 - 1924) Une Sainte en son auréole Puisque l'aube grandit La lune blanche J'allais par les chemins perfides J'ai presque peur, en vérité Avant que tu t'en ailles Donc, ce sera par un clair jour d'été N'est-ce pas ? L'hiver a cessé *" Ce concert de mélodies françaises est dédié à Irène Joachim, Isabelle, Céline et Agnès " (C. Mortagne)

 

 

 

Retour à la page d'accueil du Conservatoire Italien de Paris