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Bach-Busoni : Chaconne

Ferruccio Busoni (Empoli 1866 - Berlin 1924) fut orienté vers des études musicales par ses parents, musiciens tous deux, et entreprit très jeune une carrière de concertiste. En 1876-1877, il étudia la composition avec W. Mayer à Graz et après avoir vainement essayé de s'affirmer comme compositeur en Italie, il reprit péniblement la carrière de concertiste, séjournant pendant plusieurs années à Vienne, puis à Leipzig.
En 1894 il s'établit à Berlin, alternant les tournées de concert avec la composition. Excellent interprète de Bach, Beethoven et Liszt, il eut peu de rivaux comme pianiste jusqu'à la Grande Guerre. La revalorisation de l'œuvre créatrice et théorique de Busoni, qui avait souffert, de son vivant, de l'immense renommée du pianiste, s'est imposée progressivement au cours des dernières années. Son esthétique personnelle est caractérisée par un refus de la tradition postromantique et par la recherche d'une nouvelle objectivité stylistique.
En partant des anciens, de Bach en particulier (dont il a transcrit pour le piano plusieurs pièces, parmi lesquelles cette célèbre Chaconne), Busoni aboutit à une pureté expressive renouvelée. La Chaconne, extraite de la " Partita n.2 en ré mineur pour violon" de J.S. Bach, représente l'un des sommets de la difficulté violonistique. La transcription autoritaire de Busoni la force évidemment à se plier aux possibilités toutes autres du piano en essayant de faire tenir dans les touches du piano ce qui est déjà presque impraticable aux cordes du violon... Brahms, nourri de classiques par boulimie personnelle (sans doute pour compenser la pauvreté formelle de l'enseignement qu'il avait reçu, hors normes) avait été tenté par la même transcription et nous a laissé aussi une redoutable version de cette Chaconne pour la seule main gauche...

L.v. Beethoven : Sonate n.30 en Mi majeur opus 109

Les trois dernières sonates pour piano de Beethoven, composées entre 1820 et 1822, appartiennent à sa grande période d'activité créatrice qui vit également la naissance de la Missa solemnis. Dédiée à Maximiliane von Brentano, la Sonate en mi majeur opus 109 ne se laisse pas intégrer dans le schéma de sonate traditionnel. On remarque dans la structure entière de la sonate une sorte de géniale asymétrie, le mouvement final étant par exemple bien plus amplement traité que ceux qui le précèdent. Le premier mouvement Vivace, ma non troppo peut sans nul doute être assimilé, par extension, à une libre improvisation, s'en tenant quand même dans une certaine mesure à la forme-sonate qui figure normalement à cette place. Le second mouvement Prestissimo a beaucoup de points en commun avec le scherzo que l'on rencontre d'habitude à cet endroit, forme qui avait la faveur particulière de Beethoven. L'enchaînement direct du 2ème au 3ème mouvement se situe lui aussi dans la ligne de la libre improvisation. Se présentant sous l'aspect d'un "thème à variations", le finale Gesangvoll, mit innigster Empfindung ("très chantant, avec le plus intime sentiment") débute par un choral solennel et dépouillé, suivi de six variations (mais les esquisses du manuscrit montrent que d'autres variations étaient prévues à l'origine). Il reprend la forme avec laquelle le compositeur commença son œuvre pianistique et la couronna, majestueusement, dans les prodigieuses Variations sur un thème de Diabelli. Dans la lettre qui accompagnait l'envoi de la sonate à Maximiliane von Brentano, le 6 décembre 1821, Beethoven s'exprima en ces termes : "Une dédicace !!! Mais ce n'en est pas une comme on en galvaude en quantité. C'est l'esprit qui réunit sur cette terre les êtres les plus nobles et les meilleurs et qu'aucun temps ne saurait détruire. Jamais le souvenir d'une noble amie ne pourra s'éteindre en moi. Puissiez-vous vous-même penser quelquefois à moi avec affection".

F. Liszt (1811-1886) : " Après une lecture de Dante " , " Harmonies du soir "
" Rhapsodie hongroise n°6
"

Les Années de pèlerinage constituent un sommet de la littérature pour piano. Sans doute ce beau titre romantique invite-t-il à partager les émotions d'un homme qui se penche sur son passé : toutes ces pièces sont, en effet, " de circonstance ". Ce qui n'empêche pas leur auteur - penseur mais surtout musicien - de restructurer pour l'édition de 1855 les deux premiers cahiers, bousculant la chronologie des pièces, les déplaçant, en éliminant certaines, remodelant le tout dans le sens d'une unité musicale qui exclut toute référence anecdotique et lui confère une portée universelle. Vingt-deux ans plus tard, s'ajoutera un dernier cahier, aboutissement d'une méditation qui n'avait jamais cessé de s'exercer.
Ces trois cahiers (La Suisse, L'Italie 1, L'Italie 2), dont chacun conserve, en gros, l'inspiration spécifique de l'époque de son élaboration, retracent non pas un itinéraire géographique, mais une sorte de pèlerinage spirituel qui mène un être du monde d'ici-bas au monde divin, par l'approfondissement de sa vie intérieure. Liszt, homme et artiste, fut ce pèlerin, dépouillant au terme d'une double ascèse à la fois le vieil homme et le vieux et conventionnel langage musical. Extrait du deuxième cahier, la Fantasia quasi sonata " Après une lecture de Dante " fut composée en 1849. Liszt approchait de la quarantaine, l'âge des bilans, mais aussi des certitudes, du dépassement spirituel dans l'amour de l'Art. Dans les sept tableaux qui composent ce deuxième cahier le style de Liszt trouve définitivement sa maturité, son classicisme : en fait un " impressionnisme " dont les éclairages les plus variés - de la pure lumière de Raphaël (Sposalizio) aux zones d'ombre de la formidable Lecture de Dante - recréent parfois les couleurs des après-midis ensoleillées d'Italie (Sonetto n.123 del Petrarca) ou renvoient un écho de Haendel ou de Schubert.
Parmi les " Douze Etudes " de Liszt, écrites entre 1826 et 1841 (pour la troisième version) et finalement appelées " Etudes d'exécution transcendante ", la onzième étude, titrée " Harmonies du soir ", révèle ce même caractère d'essai impressionniste. Comme dans beaucoup d'autres morceaux de Liszt, la technique de l'interprète est mise à dure épreuve, même si ici le défi de virtuosité n'est pas une fin en soi mais se traduit par une expérimentation des nouvelles possibilités expressives du piano et une ouverture vers des espace sonores inexplorés.
La Rhapsodie hongroise n°6 se fait valoir en revanche par la hardiesse technique et l'irrésistible recherche des effets. Elle privilégie la dimension spectaculaire de la prestation du virtuose, avec une prédilection pour les sonorités impétueuses, les contrastes frappants et les improvisations acrobatiques. Avec son mépris insolent des convenances, Liszt fait du récital de piano ce que Paganini a fait du récital de violon : un grand spectacle. Son abondante production aux facettes multiples est dominée par une liberté absolue face aux schémas traditionnels, par une désinvolture à l'égard des conventions, qui le portèrent à assimiler immédiatement aussi biens les traits nouveaux de son époque et le signe de la modernité que les éléments de la musique traditionnelle ainsi que ceux du folklore hongrois. Contrairement à Chopin et à Bartok, Liszt a fait appel à d'authentiques mélodies populaires de son pays. L'inspiration nationale chez lui doit beaucoup aux opéras de Ferenc Herkel (1810-1893), fondateur de l'école hongroise. (S. R.)

 

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